À Chypre "débordée" par les demandes d'asile, les migrants vivent "dans une profonde misère" - InfoMigrants

2022-05-21 12:42:25 By : Ms. Judy Chen

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Pour Isiaka, Christelle, et des dizaines de milliers d'autre demandeurs d'asile, vivre à Chypre est un combat de tous les jours. Se loger, travailler, et se nourrir : des besoins basiques pourtant inaccessibles sur cette petite île de la Méditerranée, dépassée par la constante augmentation des arrivées de migrants.

Marlène Panara, envoyée spéciale à Chypre.

Isiaka écoute attentivement la conseillère de l’ONG Kisa, spécialisée dans l’aide juridique aux demandeurs d’asile. Le 25 avril, cela fera six mois qu’il a quitté l’État de Kogi, dans le centre du Nigeria, pour Chypre. "Ce papier-là, c’est le plus important. N’oublie surtout pas de me le ramener", le prévient la jeune femme en face de lui, en agitant la feuille. Isiaka acquiesce en réajustant sa casquette et glisse avec soin les documents dans une pochette en plastique. Comme lui, ils sont de plus en plus nombreux, chaque jour, à franchir les portes de l’association située dans le centre-ville de la capitale, Nicosie.

Ces dernières années, Chypre est devenue le point d’ancrage en Europe de milliers de demandeurs d’asile originaires de Syrie, du Bangladesh, d’Inde, du Cameroun ou de République démocratique du Congo (RDC). Depuis deux ans, après un creux observé durant les premiers mois de la pandémie en 2020, les arrivées ont considérablement augmenté.

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En 2021, selon les autorités, près de 14 000 demandes d’asile ont été enregistrées dans le pays, contre 7 821 en 2019. Des chiffres qui pourraient être "largement dépassés en 2022", déplore dans son bureau du Ministère de l’Intérieur, le chef de cabinet Loizos Michael. Entre janvier et mars, 5 066 demandes ont déjà été déposées. Selon lui, les demandeurs d’asile représentent au total 5% de la population de l’île, contre 1% et moins dans les autres pays de l'Union européenne (UE).

"En trois ans, la situation a changé, il y a beaucoup plus d'arrivées à Chypre. Notamment à cause des régulations en Grèce et de la fermeture de la route des Balkans, abonde Elizabeth Kassinis, responsable du centre pour migrants de Caritas à Nicosie. L’administration n'était pas préparée à ça, elle est complètement débordée".

La grande majorité des demandeurs d'asile arrivent par la Turquie. Après avoir obtenu un visa étudiant, ils prennent un vol pour Ercan, une ville située dans la partie nord de l’île, sous occupation turque. Puis ils traversent ensuite la Ligne verte, une zone tampon contrôlée par les Nations unies pour entrer dans la partie sud, reconnue par la communauté internationale, et membre de l'UE.

Après quelques semaines, voire plusieurs mois, passés dans le centre de Pournara à attendre l'enregistrement de leur demande, les exilés doivent quitter le camp. C'est là que commence pour les demandeurs d'asile ce que tous décrivent comme "un véritable enfer".

"Le premier problème, c’est celui du logement", assure Elizabeth Kassinis. Quand les exilés quittent Pournara, ils n’ont nulle part où aller. Le gouvernement ne prévoit pas d’hébergements pour les demandeurs d’asile [seules quelques familles et les femmes seules peuvent être logées dans le centre d’accueil de Kofinou, dans le sud de Chypre ndlr]".

Une partie d'entre eux font alors appel à des personnes de leur communauté, et arrivent à trouver un toit. Mais d’autres, comme Isiaka, finissent par dormir dehors. Depuis quelques jours, pour ne pas rester seul, il rentre au centre de Pournara tous les soirs. "Je prends le bus depuis Nicosie et je vais là-bas pour la nuit. Je dors par terre, près de l’entrée du camp, avec d’autres Africains. Et puis le lendemain matin, je repars dans l'autre sens".

Toute la journée, Isiaka arpente les rues de la capitale à la recherche d’un travail. "J’ai l’impression que je n’y arriverai jamais. Quand je me présente pour un job, on ne me laisse même pas m’exprimer, on me dit juste : ‘Leave, leave, leave ! ("Va-t-en", en anglais). C’est parce que je suis noir, soupire-t-il. Même les animaux, on les traite mieux".

À Chypre, les demandeurs d’asile sont autorisés à travailler en attendant le traitement de leur dossier. Mais "les critères pour obtenir un permis de travail sont très sélectifs. Et il faut d’abord pouvoir justifier d'une adresse. C'est le serpent qui se mord la queue : vous voulez un travail pour vous payer un logement mais on vous demande d'avoir un logement pour travailler", s’emporte Elizabeth Kassinis.

Seul coup de pouce du gouvernement : le versement d’une allocation de 261 euros par mois. Mais là aussi, face à l’augmentation exponentielle des demandes, les autorités sont dépassées. De nombreux demandeurs d’asile attendent des mois avant de toucher le premier centime. De longues files d’attente de migrants réclamant le versement de leurs aides se forment chaque jour devant le bureau des services sociaux de Nicosie, de 6h du matin à 14h. Pour être sûr d’être pris en charge, beaucoup passent la nuit sur le trottoir, devant les portes du local.

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À l'instar de Christelle, 29 ans, qui ne reçoit plus ses allocations depuis janvier. Pour cette ressortissante congolaise, chaque jour "c'est de la survie". "Sans les aides de l'État, je n'ai plus aucun revenu, rien, car ici, c’est impossible de trouver un travail. Alors je ne mange pas souvent, sauf des petits pains à deux euros. J’ai toujours soif, et ça me rend malade, déplore-t-elle, en essuyant une larme. Je suis vraiment dans une profonde misère, je n’ai même pas de quoi m’acheter une serviette hygiénique. À la place, je mets du papier toilette".

Des difficultés quotidiennes que beaucoup d'exilés doivent affronter pendant deux, trois, voire quatre ans, le temps du traitement de leur demande d'asile. Bien que le gouvernement ait annoncé en 2021 réduire le délai d’attente de 50 jours.

Pour faire face, le gouvernement a fait appel à l’UE. Quelques mois après avoir demandé l’autorisation de suspendre pour un temps les demandes d’asile – la Commission européenne a finalement refusé – Nicosie a obtenu, le 21 février, la garantie du soutien de l’UE pour la gestion des demandeurs d’asile. Le mémorandum signé par les deux parties prévoit par exemple, avec les moyens financiers de l’UE, l'agrandissement des capacités d’accueil de Pournara, la création de centres d’hébergements, mais aussi un recrutement soutenu de fonctionnaires dédiés à l’immigration. Voilà pour l’accueil.

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Car la majorité des mesures récemment décidées par le gouvernement chypriote penchent plutôt en sens inverse. Depuis un an, des barrières de fils barbelés ont été déployées à certains endroits de la Ligne verte, longue de 184 km. "Nous avons décidé qu’il était temps de s’occuper de cette zone", indique Loizos Michael. Un système de surveillance, en collaboration avec Israël, sera déployé à partir d’août 2022.

Des caméras seront installées, et des forces de sécurité dédiées patrouilleront le long de la Ligne. Des expulsions par avion – qui n’existent pas à l’heure à actuelle – sont aussi en discussion avec certains pays comme l’Inde, le Pakistan et le Bangladesh. "Nous sollicitons aussi la Belgique, la France et l’Allemagne pour opérer des vols de rapatriement via ces pays, à destination de l’Afrique", ajoute le chef de cabinet. Des "mesures fortes", ponctue-t-il.

Aussi "ambitieuses" soient-elles, elles ne changeront pas en revanche le quotidien des dizaines de milliers de demandeurs d’asile coincés à Chypre, sans aucune échappatoire. Après avoir quitté les locaux de Kisa, Isiaka fait rapidement demi-tour. Il entre une nouvelle fois dans le bureau, sourire aux lèvres, et récupère une grande brique de jus d’orange laissée là. "Il ne faut surtout pas que je l’oublie ! C’est mon seul repas de la journée".